16.11.2009
Et si nous parlions du contenu?
La question du contenu journalistique en France est épineuse, dans la mesure où elle remet en cause la profession même du journaliste. Mais le contenu renvoie aussi à une ligne éditoriale.
Nous sommes d'accord : un blogueur, même bon, ne remplacera jamais un journaliste d'investigation ou un envoyé spécial. Mais les nouvelles libertés d'expression qu'offre la Toile incitent finalement la profession à se redéfinir, à faire son autocritique et, surtout, à affirmer sa propre spécificité; d'où le fameux code de déontologie élaboré par un groupe d'une dizaine de personnalités présidé par Bruno Frappat.
Dans un livre au titre provocateur, Les Journalistes français sont-ils si mauvais ?, François Dufour s'emploie à énumérer les défauts de ses confrères. Dufour sait de quoi il parle : président du groupe de presse Play Bac, éditeur du Petit Quotidien, de Mon Quotidien et de L'Actu réservés à l'enfance, il est aussi administrateur de la World Association of Newspapers. À l'occasion des États généraux de la presse, il dirigea la commission chargée de réfléchir sur les rapports entre « Presse et Société ». Son expérience de la presse étrangère lui permet d'étayer son propos de nombreux exemples notamment anglo-saxons et, en dépit de l'interrogation posée par le titre du livre, la réponse est nette : oui, le journalisme français vit une crise de la qualité de son contenu. La crise conjoncturelle de la presse liée à la baisse des revenus publicitaires ne doit pas masquer cette ligne de lecture. Confusion du journalisme de fait et du journalisme d'opinion ; rapidité dans la transmission d'une information contre qualité d'une vérification et d'un approfondissement de celle-ci ; parisianisme exacerbé... les griefs de Dufour sont nombreux.
Derrière cette réflexion, une question peut être posée : si les journaux se vendent moins bien, est-ce parce que leur contenu ne convient pas au lectorat ? La crise de la presse française n'est-elle pas aussi une crise de l'offre, et donc de la qualité du contenu du journal ? Ainsi, Newsweek n'a pas hésité à hausser le montant de son abonnement, afin précisément d'offrir un contenu de meilleure qualité, renforcé par des investigations et des enquêtes plus poussées. De son côté, le quotidien Libération ne s'y est pas trompé. Son agence de communication Fred & Farid a élaboré, pour le lancement de la nouvelle formule du journal, une campagne d'affichage renvoyant directement à une interrogation sur la nature du contenu et de la profession journalistique. Sans parler de Journalism on line, qui devient le symbole d'une information payante et donc volontairement liée à un contenu à forte valeur ajoutée...
Le contenu renvoie aussi à la ligne éditoriale du journal qui peut opter pour la spécialisation. Le succès de la presse magazine à niche en fait foi. Sur le Net, des expériences ont par ailleurs montré que la livraison d'informations ciblées remporte un succès certain. Sans tomber dans une dérive communautariste ou monocausale d'explication du monde, des sites dédiés font leur trou sur la Toile... Jeff Jarvis, animateur talentueux du blog Buzzmachine.com, préconise cette solution depuis bien longtemps : se concentrer sur ce que l'on fait de mieux, abandonner le reste. Fondé par des anciens journalistes du Washington Post, Politico.com aux États-Unis est un exemple de cette réussite. La spécialisation a donc du bon. Ce choix - et les décisions qu'il implique - s'est également imposé dans le monde de la presse régionale américaine : à quoi sert-il d'investir sur le national (traité par ailleurs largement sur le Web), se demandent les directeurs de rédaction, alors que les informations relatives à notre zone géographique restent, elles, plus difficiles à acquérir ? Dans une perspective liée à la recherche d'économie, le recentrage d'une couverture médiatique locale et régionale fait donc son chemin outre-Atlantique. La réforme du contenu est ici indissociable de celle du contenant.
Christophe Dickès
François Dufour, Les Journalistes français sont-ils mauvais ?, Larousse, coll. À dire vrai, Paris, 2009, 9.9€. Voir aussi l'ouvrage collectif (Jean-François Kahn, Serge July et Edwy Plenel; entretiens réalisés par Philippe Gavi), Faut-il croire les journalistes ?, Mordicus, 100 p., 9.5€.
11:34 Publié dans Christophe Dickès, Journalisme, Livre, Presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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